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Colmar, Alsace, Samedi 26 Février 2011
Edition du week-end
La fin du monde ?
Françoise Garteiser
Je voulais vous parler Libye, cher lecteur -- révolutions, pétrole,
changements de régime et Grande Correction... et puis j'ai trouvé
quelqu'un qui s'en est chargé mieux que moi : Jean-Claude
Périvier.
Vous verrez que le texte ci-dessous -- un court extrait du dernier Hors-série de Défis & Profits
-- ne mentionne pas une seule fois la Libye (ni même l'or noir). Il
n'en est pas moins extrêmement pertinent par rapport à la situation
actuelle... et, de manière plus générale, les mutations qui s'opèrent
en ce moment dans le monde entier.
Bref, assez bavardé, je cède la place à Jean-Claude :
"La réalité,
c'est que nous vivons la fin d'un monde. Celle-ci n'est pas soudaine
comme un tremblement de terre ou un cyclone, même si elle est aussi
brutale. Elle s'étale sur plusieurs années, ce qui la rend insidieuse.
C'est une révolution de nos manières de vivre, ce qui ne serait pas si
grave si elle n'était accompagnée d'une révolution de nos valeurs et
de nos manières de nous comporter, de penser. Nous gardons encore la
tête dans le monde précédent qui nous a façonnés.
Et personne ne
sait, bien entendu, dans quelle société nous vivrons à l'issue de cette
révolution, dont aucun "expert", aucun gouvernement ne peut fixer
l'échéance.
Bill Bonner compare souvent notre époque à la fin de l'Empire romain. S'il a raison -- et tout porte à croire que oui --, la crise est une mue, et va s'étirer sur des décennies. Peut-être plus... C'est à un changement de domination du monde que nous assistons.
La belle histoire du modèle occidental
L'Histoire nous éclaire pourtant de manière lumineuse. Allez, faites comme moi, regardez un peu dans le rétroviseur :
• Il faudra
environ 500 ans entre la fin de l'Empire romain et l'établissement d'une
féodalité structurée. Grâce à celle-ci, une économie marchande se
développe en Europe.
• Encore 500 ans, et une nouvelle révolution arrive avec l'imprimerie
(la communication, déjà !) et les grandes découvertes, donnant un
nouvel élan au commerce.
• Encore un peu moins de 300 ans et c'est la Révolution française, une
révolution des valeurs morales autant qu'une révolution politique qui
entraîne l'Europe...
• Et très vite suivie d'une révolution économique dite "industrielle"
avec l'utilisation de la vapeur et les débuts de la mécanisation.
L'Occident se plaît à affirmer des valeurs nouvelles comme les Droits
de l'homme, le droit à la propriété, la souveraineté des nations.
• Un siècle de plus, et l'automobile, l'aviation, l'électricité,
l'atome, changent complètement nos conditions de vie, nos habitudes,
nos façons de penser.
• Encore 60 ans environ, et c'est la révolution Internet.
Vous l'avez
remarqué, au cours de ce survol, tout s'accélère. A chaque fois, des
métiers ont disparu, des populations ont subi la brutalité du
changement, des peuples se sont déplacés par la force des choses ou à
la recherche d'un monde meilleur. Les guerres, intercalées entre les
crises plus ou moins profondes, se sont révélées être des facteurs
d'accélération de croissance et de progrès. Mais pendant toute cette
histoire, c'est le modèle occidental qui a dominé -- aussi bien
moralement qu'économiquement. En dépit des drames à répétition
(guerres, génocides, accidents), les Occidentaux ont largement
bénéficié de cette évolution, sous le regard étonné ou envieux des
autres continents.
Grâce (à cause
des ?) aux progrès économiques, les changements sociaux qui se
sont produits au cours des deux derniers siècles ont été considérables.
Le niveau de vie s'est très largement amélioré, pour tous. Une
civilisation des loisirs s'est imposée avec la satisfaction des
revendications des salariés à partager les fruits de la croissance. Un
bouleversement des valeurs a accompagné la réorganisation de la société
en une nouvelle hiérarchie de groupes sociaux, tandis que
l'individualisme s'installe -- souvent doublé d'égoïsme. Mais c'est une
autre histoire...
Aujourd'hui, un nouveau changement s'opère, mais pas chez nous.
Dérive des comportements et piège diabolique
De progrès en progrès, les Occidentaux en sont arrivés à considérer
que leur style de vie était la norme, un acquis indestructible, une
sorte d'état naturel -- oubliant que les 2 000 ans d'Histoire sont
jalonnés d'efforts, de souffrance, de drames, de tragédies.
De la sûreté de
soi à l'arrogance, il n'y a qu'un pas vite franchi. Vivant dans une
société basée sur les services, l'Occidental veut être servi, tout lui
est dû, et tout de suite car il a la conviction de payer pour ça.
Devenu consommateur frénétique de choses comme d'idées, toutes se
succèdent à un rythme effréné. "Tout passe, tout lasse, tout casse",
mais pourvu que ce soit vite. Nous sommes au royaume de l'éphémère.
Tout est consommable, tout est jetable. C'est un des éléments très
importants que vous devez prendre en compte en matière
d'investissement.
Comme tout va
plus vite, l'individu, affirmant son libre arbitre en tout domaine,
devient par nécessité migrant ou nomade, ce à quoi il est encouragé par
les outils technologiques modernes. En Occident, on en est fier, car
l'on pense que c'est une manifestation de liberté et de démocratie.
C'est également une tendance majeure qui infléchit nos investissements.
Comme pour les
Romains du cinquième siècle, l'avachissement, la veulerie, la recherche
de la jouissance permanente, l'hédonisme exacerbé, emportent tout sur
leur passage, d'autant que la classe politique y participe comme pour
masquer son impuissance et son manque de tribuns.
[...] Profiter
en échange de rien, vivre à crédit, est devenu un réflexe. La fuite en
avant -- qui consiste à distribuer ce que l'on n'a pas et que l'on
emprunte --, a certes permis d'acheter la paix sociale pendant
longtemps, mais le réveil est douloureux pour tout le monde lorsque le
robinet se ferme. A l'aune des bonus mirobolants, les banquiers de
toutes sortes se tendent à eux-mêmes ainsi qu'à tous les autres, le
piège diabolique de l'excès de dette, fruit du cynisme de l'époque et de
la cupidité ambiante. Et comme toujours, les aigrefins rôdent...
Comme toujours,
on cherche des coupables. Alan Greenspan ? Goldman Sachs ?
Les banques ? Oui, le monde de la finance s'est pris pour une
industrie à part entière, oubliant que son rôle était de recevoir des
dépôts et de faire des prêts appropriés aux acteurs de l'économie.
Point barre... Mais tout cela n'aurait pas été possible sans les
défaillances morales et sociétales évoquées plus haut.
"Les caves se rebiffent"
Et soudain, confortablement installés dans cette dynamique, voilà que
la mécanique se grippe. On s'émeut que notre chère croissance se fonde
sur l'utilisation massive des ressources naturelles jusqu'à
épuisement. La nature, bousculée, saccagée, semble se rebiffer par une
modification du climat aux conséquences inquiétantes et parfois déjà
dramatiques. On réalise que nous sommes de plus en plus nombreux à
vouloir notre part de gâteau, de profits, de plaisir.
Pour couronner
le tout, voilà que les peuples du Reste du Monde, jusque-là ignorés, se
mettent en tête de rejoindre le même mode de vie. Voilà qu'ils sont
toujours de plus en plus nombreux. Sur le compteur de l'INED, c'est 150
habitants du monde en plus à chaque minute, principalement nés dans
ces pays. Pendant que l'Occident se gorge de plaisirs, ils travaillent
comme en Europe il y a deux siècles, sans protection sociale décente,
mais avec pour seules vertus le courage, l'épargne, et l'ambition.
Dans l'ombre,
sans bruit, en quelques décennies, ils ont effectué les travaux
délaissés par l'Occident et constitué un trésor de guerre à ses dépens.
L'Occidental médusé découvre alors que ses propres crédits lui sont
souvent consentis par ces peuples lointains !
Les repères s'effacent, la boussole s'affole
Les repères disparaissent, les valeurs traditionnelles s'estompent,
on ne produit plus de la même manière, on pense autrement, on doute là
où on croyait. Et l'Histoire nous apprend que les longues périodes de
grandes mutations se sont souvent accompagnées de guerres.
Notre monde, qui
paraissait tellement solide qu'il aurait dû être éternel, se délite
lentement sous nos yeux, avec des accélérations inattendues. Les
illusions ont encore du mal à se dissiper. La rage et le désespoir
s'empare des plus fragiles, qui se révoltent contre ce qu'ils
ressentent comme une injustice : quoi ! à peine pris
l'ascenseur social, il faut envisager de redescendre ? D'autres
succombent à la nostalgie des années 70, 60 ou 50.
Dans le même
temps, les hommes voyagent, se mélangent, s'interconnectent dans des
proportions inimaginables il y a encore peu de temps. Pourtant, tout
cela était en germe quand le premier homme a marché sur la Lune, grâce
aux ordinateurs et à la technologie -- mais nous ne nous en rendions
pas compte. Certains s'en enthousiasment, mais pas tous. Un plus grand
nombre s'angoisse devant l'avenir qui bien sûr, est incertain... comme
il l'a toujours été, en réalité.
Autre tendance qui
émerge de ces nouvelles sociétés : les réseaux sociaux se
multiplient, alors que la solitude est toujours plus grande dans les
pays développés. Du coup, on se tourne vers les ONG -- ces bons
samaritains des temps modernes -- ou vers ces organisations
supra-nationales longtemps honnies (ONU, FMI, Banque mondiale, G8,
G20...) comme vers des sauveurs de ce qui peut encore l'être. Pendant
toute cette évolution, du moins sur la période récente où les
économistes ont pu tenir des statistiques, un concept revient sans
arrêt, nous l'avons vu : celui de la croissance.
Selon la Banque
de Ressources Interactives en Sciences Economiques et Sociales, la
croissance était nulle jusqu'à la révolution de l'imprimerie. Il y
avait simplement des années bonnes ou mauvaises dans un monde agricole
et artisanal. Ensuite, jusqu'à la Révolution française, elle aurait été
très faible, de l'ordre de 0,1% par an ! C'est la révolution
industrielle qui suscite des taux de croissance comparables à ceux
mesurés au XXe siècle.
La croissance de
l'Europe occidentale entre la fin de la Deuxième guerre mondiale et
1973 (les Trente Glorieuses) était exceptionnelle. Depuis la Deuxième
guerre mondiale, la croissance des pays européens a été plus rapide que
celle des autres pays du monde, en particulier sur cette période,
comme cela s'était déjà produit au moment de la Révolution
industrielle.
Mais sans que
nous nous en rendions compte, le témoin a été récemment transmis à
d'autres acteurs du monde qui ont pris le relais".
Meilleures salutations,
Françoise Garteiser
La Chronique Agora
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